Le Grand Meaulnes

Bonjour,
Aujourd’hui j’aimerais vous parler d’un roman que j’ai lu il y a quelque temps déjà, mais qui restera sans aucun doute éternellement dans ma mémoire, car je l’ai aussitôt placé en première position dans ma liste de coups de cœur littéraires.

Pour vous mettre dans le contexte, en voici un résumé :
Le narrateur s’appelle François Seurel, mais il ne s’agit en aucun cas du héros du roman. Il se contente de relater l’histoire d’Augustin Meaulnes, son ancien camarade de classe devenu son ami. François Seurel et Augustin Meaulnes sont tous deux écoliers dans un petit village de Sologne près de Vierzon. Lors d’une escapade, Augustin Meaulnes arrive par hasard dans un domaine mystérieux où se déroule une fête étrange et poétique, pleine d’enfants. Le château est bruissant de jeux, de danses et de mascarades. Meaulnes apprend que cette fête est donnée à l’occasion des noces de Frantz de Galais. Parmi les festivités, des promenades en barque sur un lac sont offertes aux convives ; Meaulnes y rencontre une jeune fille, Yvonne de Galais, qui n’est autre que la sœur de Frantz de Galais. Il tombe instantanément amoureux d’elle, mais ne fait que la croiser plusieurs fois et n’a plus l’occasion de la revoir. La fiancée de Frantz tant attendue, Valentine Blondeau, s’est enfuie, le mariage n’a finalement pas lieu et la fête prend tristement fin.
Revenu à sa vie d’écolier, Meaulnes n’a plus qu’une idée en tête : retrouver le domaine mystérieux et la jeune femme dont il est tombé amoureux. Ses recherches restent infructueuses. Les deux garçons font la connaissance d’un bohémien qui leur avoue être Frantz de Galais et leur donne un plan qui leur permettrait de retourner au domaine mystérieux. Aussi Frantz fait-il promettre à Augustin de retrouver et faire revenir sa fiancée disparue…

Ce que j’ai envie de vous dire tout de suite, c’est que j’ai adoré ce livre. Mais il faut quand même que je me justifie.

Tout d’abord, j’aimerais dire qu’il s’agit d’un roman d’adolescents. Ce livre peut vous (re)plonger dans vos années de collège, et je pense vous identifier à l’histoire. C’est en tout cas ce qui m’est arrivé et j’imagine que c’est un peu pour cela que j’ai aimé ce roman. Les événements paraissent certes complètement improbables, mais mes rêves d’adolescent expriment exactement la même histoire. Ces rêves, d’amour par exemple, dont on s’enivre et dans lesquels on s’idéalise durant notre jeunesse, ces mêmes rêves qui construisent notre personnalité à l’heure des grands changements (puberté, etc.), m’assaillaient déjà avant de lire ce roman. Ce dernier m’a donc conforté dans la probabilité de ces rêves bizarres ; il venait de me prouver que ces points de perfection, cet équilibre entre amour et amitié peuvent réellement exister.

L’intrigue de ce roman tourne autour des sentiments amoureux. En effet, nous avons en premier plan la relation entre Augustin Meaulnes et Yvonne de Galais, mais aussi en second plan celle entre Frantz de Galais et Valentine Blondeau. Les deux couples se ressemblent beaucoup, car ils se sont tous rencontrés un jour et ont du mal à se retrouver, et personne n’oublie l’autre tant désiré dans sa quête. Personnellement, j’aime bien les romans d’amour, donc pourquoi pas celui-ci ?

De plus, l’histoire vacille d’après moi entre le réalisme et le merveilleux. Le décor féerique du domaine mystérieux où se sont rencontrés Augustin et Yvonne, ce décor même que je bâtissais avec mon imaginaire en lisant l’épisode de la rencontre, m’offrait un sentiment indescriptible, disons de joie, de mystère, de féerie et de mélancolie. En outre, le hasard fait bien les choses dans ce roman ; il fait retrouver par hasard Meaulnes et Yvonne, Meaulnes et Valentine alors que tout semble perdu à jamais. Or la vie réelle l’emporte à la fin, un peu comme dans La la land, mais je ne vais pas vous dire pourquoi sinon je vais vous le « spoiler », et je n’en ai pas du tout envie, puisque mon intérêt est dans le fait que vous lisiez ce livre.

Enfin, ce qui m’a le plus touché dans ce livre, c’est le style d’écriture, raffiné, poétique et précis, qui plante les décors oniriques de l’histoire, et qui reflète à merveille les émotions des personnages. Il s’agit du style exact que j’aimerais utiliser dans mes rédactions en cours de français. Je pense que l’on s’identifie bien aux personnages en partie grâce à cela.

Voilà, tout cela pour vous dire que c’est mon livre préféré et que je le relirais volontiers, avec les mêmes émotions et les mêmes passions que lorsque je le lus pour la première fois. Même s’il manqua de peu le prix Goncourt, il a été classé 9e dans la liste des cent livres du siècle et je trouve que ce n’est plutôt pas mal pour un écrivain de 25 ans seulement.

Pour aller plus loin (si ça vous intéresse) : comparaison de textes

A. Épisode de l’histoire personnelle d’Alain-Fournier

Le 1er juin 1905, Henri Fournier, étudiant au lycée Lakanal, vient de visiter le « Salon de la Nationale » au Grand Palais. En descendant l’escalier de pierre, son regard croise celui d’une jeune fille blonde, élégante, élancée, une vieille dame appuyée à son bras. Il la suit jusqu’au Cours-la-Reine, puis sur un bateau où elle s’embarque ; il la suit à distance jusqu’à sa maison du boulevard Saint-Germain. Il revient plusieurs fois sous ses fenêtres les jours suivants.

Un soir, il aperçoit derrière la vitre le visage de la jeune fille, souriant de le retrouver là.

Le lendemain matin, il revient en uniforme de collégien, et la jeune fille sort de cette maison, vêtue d’un grand manteau marron. Avant qu’elle prenne le tramway, il l’accoste et murmure : « Vous êtes belle ». Elle hâte le pas, il monte derrière elle jusqu’à l’église Saint-Germain-des-Prés. A la sortie de la messe, il ose l’aborder à nouveau et c’est « la grande, belle, étrange et mystérieuse conversation » entre ces deux jeunes êtres qui, jusqu’au pont des Invalides vont laisser vivre leur rêve ; elle lui demande son nom, qu’il lui dit. Elle hésite une seconde, puis « le regardant bien droit, pleine de noblesse et de confiance elle dit fièrement : Mon nom ? je suis mademoiselle Yvonne de Quiévrecourt. »

Mais elle répète : « A quoi bon ? à quoi bon ? », frémissante comme une hirondelle qui déjà tremble du désir de reprendre son vol ; elle lui défend de la suivre. Il la regarde s’en aller ; elle se retourne vers lui qu’elle vient de quitter et, une dernière fois, elle le regarde longuement. […]

Source : legrandmeaulnes.com/Alain-Fournier-Biographie.php

B. Le Grand Meaulnes, Alain-Fournier, première partie, chapitre XV « La Rencontre »

Désœuvré, le promeneur erra un long moment sur la rive sablée comme un chemin de halage. Il examinait curieusement les grandes portes aux vitres poussiéreuses qui donnaient sur des pièces délabrées ou abandonnées, sur des débarras encombrés de brouettes, d’outils rouillés et de pots de fleurs brisés, lorsque soudain, à l’autre bout des bâtiments, il entendit des pas grincer sur le sable.

C’étaient deux femmes, l’une très vieille et courbée ; l’autre, une jeune fille, blonde, élancée, dont le charmant costume, après tous les déguisements de la veille, parut d’abord à Meaulnes extraordinaire.

Elles s’arrêtèrent un instant pour regarder le paysage, tandis que Meaulnes se disait, avec un étonnement qui lui parut plus tard bien grossier :

— Voilà sans doute ce qu’on appelle une jeune fille excentrique, — peut-être une actrice qu’on a mandée pour la fête.

Cependant, les deux femmes passaient près de lui et Meaulnes, immobile, regarda la jeune fille. Souvent, plus tard, lorsqu’il s’endormait après avoir désespérément essayé de se rappeler le beau visage effacé, il voyait en rêve passer des rangées de jeunes femmes qui ressemblaient à celle-ci. L’une avait un chapeau comme elle et l’autre son air un peu penché ; l’autre son regard si pur ; l’autre encore sa taille fine, et l’autre avait aussi ses yeux bleus : mais aucune de ces femmes n’était jamais la grande jeune fille.

Meaulnes eut le temps d’apercevoir, sous une lourde chevelure blonde, un visage aux traits un peu courts, mais dessinés avec une finesse presque douloureuse. Et comme déjà elle était passée devant lui, il regarda sa toilette, qui était bien la plus simple et la plus sage des toilettes…

Perplexe, il se demandait s’il allait les accompagner, lorsque la jeune fille, se tournant imperceptiblement vers lui, dit à sa compagne :

— Le bateau ne va pas tarder, maintenant, je pense ?…

Et Meaulnes les suivit. La vieille dame, cassée, tremblante, ne cessait de causer gaiement et de rire. La jeune fille répondait doucement. Et lorsqu’elles descendirent sur l’embarcadère, elle eut ce même regard innocent et grave, qui semblait dire :

— Qui êtes-vous ? Que faites-vous ici ? Je ne vous connais pas. Et pourtant il me semble que je vous connais.

D’autres invités étaient maintenant épars entre les arbres, attendant. Et trois bateaux de plaisance accostaient, prêts à recevoir les promeneurs. Un à un, sur le passage des dames, qui paraissaient être la châtelaine et sa fille, les jeunes gens saluaient profondément, et les demoiselles s’inclinaient. Étrange matinée ! Étrange partie de plaisir ! Il faisait froid malgré le soleil d’hiver, et les femmes enroulaient autour de leur cou ces boas de plumes qui étaient alors à la mode…

La vieille dame resta sur la rive, et, sans savoir comment, Meaulnes se trouva dans le même yacht que la jeune châtelaine. Il s’accouda sur le pont, tenant d’une main son chapeau battu par le grand vent, et il put regarder à l’aise la jeune fille, qui s’était assise à l’abri. Elle aussi le regardait. Elle répondait à ses compagnes, souriait, puis posait doucement ses yeux bleus sur lui, en tenant sa lèvre un peu mordue.

Un grand silence régnait sur les berges prochaines. Le bateau filait avec un bruit calme de machine et d’eau. On eût pu se croire au cœur de l’été. On allait aborder, semblait-il, dans le beau jardin de quelque maison de campagne. La jeune fille s’y promènerait sous une ombrelle blanche. Jusqu’au soir on entendrait les tourterelles gémir… Mais soudain une rafale glacée venait rappeler décembre aux invités de cette étrange fête.

On aborda devant un bois de sapins. Sur le débarcadère, les passagers durent attendre un instant, serrés les uns contre les autres, qu’un des bateliers eût ouvert le cadenas de la barrière… Avec quel émoi Meaulnes se rappelait dans la suite cette minute où, sur le bord de l’étang, il avait eu très près du sien le visage désormais perdu de la jeune fille ! Il avait regardé ce profil si pur, de tous ses yeux, jusqu’à ce qu’ils fussent près de s’emplir de larmes. Et il se rappelait avoir vu, comme un secret délicat qu’elle lui eût confié, un peu de poudre restée sur sa joue…

À terre, tout s’arrangea comme dans un rêve. Tandis que les enfants couraient avec des cris de joie, que des groupes se formaient et s’éparpillaient à travers bois, Meaulnes s’avança dans une allée, où, dix pas devant lui, marchait la jeune fille. Il se trouva près d’elle sans avoir eu le temps de réfléchir :

Vous êtes belle, dit-il simplement.

Mais elle hâta le pas et, sans répondre, prit une allée transversale. D’autres promeneurs couraient, jouaient à travers les avenues, chacun errant à sa guise, conduit seulement par sa libre fantaisie. Le jeune homme se reprocha vivement ce qu’il appelait sa balourdise, sa grossièreté, sa sottise. Il errait au hasard, persuadé qu’il ne reverrait plus cette gracieuse créature, lorsqu’il l’aperçut soudain venant à sa rencontre et forcée de passer près de lui dans l’étroit sentier. Elle écartait de ses deux mains nues les plis de son grand manteau. Elle avait des souliers noirs très découverts. Ses chevilles étaient si fines qu’elles pliaient par instants et qu’on craignait de les voir se briser.

Cette fois, le jeune homme salua, en disant très bas :

— Voulez-vous me pardonner ?

— Je vous pardonne, dit-elle gravement. Mais il faut que je rejoigne les enfants, puisqu’ils sont les maîtres aujourd’hui. Adieu.

Augustin la supplia de rester un instant encore. Il lui parlait avec gaucherie, mais d’un ton si troublé, si plein de désarroi, qu’elle marcha plus lentement et l’écouta.

— Je ne sais même pas qui vous êtes, dit-elle enfin.

Elle prononçait chaque mot d’un ton uniforme, en appuyant de la même façon sur chacun, mais en disant plus doucement le dernier… Ensuite elle reprenait son visage immobile, sa bouche un peu mordue, et ses yeux bleus regardaient fixement au loin.

— Je ne sais pas non plus votre nom, répondit Meaulnes.

Ils suivaient maintenant un chemin découvert, et l’on voyait à quelque distance les invités se presser autour d’une maison isolée dans la pleine campagne.

— Voici la « maison de Frantz », dit la jeune fille ; il faut que je vous quitte…

Elle hésita, le regarda un instant en souriant et dit :

— Mon nom ?… Je suis Mademoiselle Yvonne de Galais…

Et elle s’échappa.

La « maison de Frantz » était alors inhabitée. Mais Meaulnes la trouva envahie jusqu’aux greniers par la foule des invités. Il n’eut guère le loisir d’ailleurs d’examiner le lieu où il se trouvait : on déjeuna en hâte d’un repas froid emporté dans les bateaux, ce qui était fort peu de saison, mais les enfants en avaient décidé ainsi, sans doute ; et l’on repartit. Meaulnes s’approcha de Mlle de Galais, dès qu’il la vit sortir et, répondant à ce qu’elle avait dit tout à l’heure :

— Le nom que je vous donnais était plus beau, dit-il.

— Comment ? Quel était ce nom ? fit-elle, toujours avec la même gravité.

Mais il eut peur d’avoir dit une sottise et ne répondit rien.

Mon nom à moi est Augustin Meaulnes, continua-t-il, et je suis étudiant.

— Oh ! vous étudiez ? dit-elle. Et ils parlèrent un instant encore. Ils parlèrent lentement, avec bonheur, — avec amitié. Puis l’attitude de la jeune fille changea. Moins hautaine et moins grave, maintenant, elle parut aussi plus inquiète. On eût dit qu’elle redoutait ce que Meaulnes allait dire et s’en effarouchait à l’avance. Elle était auprès de lui toute frémissante, comme une hirondelle un instant posée à terre et qui déjà tremble du désir de reprendre son vol.

À quoi bon ? À quoi bon ? répondait-elle doucement aux projets que faisait Meaulnes.

Mais lorsque enfin il osa lui demander la permission de revenir un jour vers ce beau domaine :

— Je vous attendrai, répondit-elle simplement.

Ils arrivaient en vue de l’embarcadère. Elle s’arrêta soudain et dit pensivement :

— Nous sommes deux enfants ; nous avons fait une folie. Il ne faut pas que nous montions cette fois dans le même bateau. Adieu, ne me suivez pas.

Meaulnes resta un instant interdit, la regardant partir. Puis il se reprit à marcher. Et alors la jeune fille, dans le lointain, au moment de se perdre à nouveau dans la foule des invités, s’arrêta et, se tournant vers lui, pour la première fois le regarda longuement. Était-ce pour lui défendre de l’accompagner ? Ou peut-être avait-elle quelque chose encore à lui dire ?…

Dès qu’on fut rentré au domaine, commença, derrière la ferme, dans une grande prairie en pente, la course des poneys. C’était la dernière partie de la fête. D’après toutes les prévisions, les fiancés devaient arriver à temps pour y assister et ce serait Frantz qui dirigerait tout.

On dut pourtant commencer sans lui. Les garçons en costumes de jockeys, les fillettes en écuyères, amenaient, les uns, de fringants poneys enrubannés, les autres, de très vieux chevaux dociles. Au milieu des cris, des rires enfantins, des paris et des longs coups de cloche, on se fût cru transporté sur la pelouse verte et taillée de quelque champ de course en miniature.

Meaulnes reconnut Daniel et les petites filles aux chapeaux à plumes, qu’il avait entendus la veille dans l’allée du bois… Le reste du spectacle lui échappa, tant il était anxieux de retrouver dans la foule le gracieux chapeau de roses et le grand manteau marron. Mais Mlle de Galais ne parut pas. […]

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