Le travail des formes

Bonjour !

Comme vous le savez peut-être déjà, je suis depuis septembre 2020 en prépa littéraire A/L (hypokhâgne-khâgne). Cette année, le programme de philosophie pour le concours d’entrée aux écoles normales supérieures littéraires est « l’art, la technique ». Je viens de terminer avec ma classe la séquence sur l’art, et je tenais à vous partager ma dissertation sur le sujet (Le travail des formes), à laquelle j’ai eu la très bonne surprise d’avoir 15/20 (note assez unique dans une scolarité normale en prépa…).

Je me suis permis de l’arranger légèrement en tenant compte des multiples annotations de mon professeur, M. Philippe Jullien.

Bonne lecture !

Introduction

En 1915, le peintre Kasimir Malevitch trace un carré noir sur une toile blanche et l’expose directement parmi ses autres œuvres, se lançant à son tour dans la voie avant-gardiste de l’art non représentatif ouverte par Kandinsky. Ce tableau, s’il peut être regardé platement comme une nouvelle provocation dans la lignée de la Fontaine de Duchamp, fait en réalité penser à une multitude de concepts. On peut y voir la délimitation arbitraire de quelque chose de précis, ou du moins sensible, dans un univers immaculé, indifférent, énigmatique et peut-être même vide. On pense à ce vide et par là même à l’idée générale du vide, de l’absence, on pense à la mort et au manque qu’elle laisse en nous. Dès lors, si les œuvres d’art peuvent être envisagées sous l’angle d’un ballet formel qui possède une certaine gratuité, elles sont en même temps le fruit d’un travail, d’une réflexion sur « Dieu, l’âme et le monde », comme le dit Hegel dans son Esthétique.

Le « travail des formes » est un paradoxe dans la mesure où le premier sens du mot « travail » est le processus de production d’un objet technique, donc utilitaire, par une série bien définie de règles et de méthodes, pour le rendre conforme à un concept pensé à l’avance. S’il faut bien que les objets aient des formes, ces dernières correspondent à une fonction. En art, le travail des formes est un travail sans fonction. Les artistes travailleraient donc à une chose vaine, futile, accessoire. Pourtant, nous pouvons avoir d’autres rapports aux éléments de notre univers que le seul rapport pragmatique, puisque les interrogations existentielles n’ont pas cessé de « travailler » l’esprit humain. Par ailleurs, il est temps de considérer l’expression « travail des formes » également comme le travail que les formes exercent sur nous – spectateurs, auditeurs, lecteurs ou public – et particulièrement sur notre jugement de goût, qui n’est peut-être pas aussi subjectif qu’on le croit.

Comment l’art parvient-il à appeler des notions abstraites et réveiller des interrogations philosophiques à partir d’un support matériel et ouvragé ?

Comme tout « art » dans le sens étymologique du terme, la création esthétique suppose un travail des matériaux, car les œuvres d’art sont des objets concrets. En revanche, ce travail est une poïèsis et non une tèknè, car notre rapport à l’œuvre n’est pas pragmatique. Enfin, l’art lui-même, par son rapport au formel, travaille le public et travaille même sur ses jugements de goût.

I. Le travail des formes est indispensable en art

L’œuvre d’art se signale toujours par un objet concret qui n’est pas issu directement de la nature. Il y a toujours la nécessité d’un travail technique, non seulement pour l’exposer, mais aussi pour la créer. Kant et Hegel sont d’accord avec le fait que « l’art est la manifestation sensible d’une idée » ; mais tandis qu’Hegel insiste sur l' »idée », Kant montre que la manifestation sensible est prioritaire dans le pouvoir de captation que l’œuvre a sur son public. Ainsi, l’œuvre d’art est d’abord un objet matériel qui doit être travaillé pour attirer l’attention, avant de pouvoir déverser son flot d’images.

De fait, il faut des règles pour élaborer une œuvre d’art. L’art est en effet un « libre jeu » (freier Spiel) impliquant d’une part des « idées esthétiques », de l’ordre de l’imagination, et d’autre part des « Idées de la raison », comme l’idée de Dieu, de l’âme ou du monde. C’est ce qu’écrit Kant dans sa Critique de la faculté de juger. Le processus créatif commence par l’arrivée d’un flot d’idées imaginatives qui est ensuite contrôlé et organisé par l’entendement. Par exemple, pour composer « L’Été » de ses Quatre saisons, Vivaldi a d’abord des idées musicales, puis il choisit les instruments et organise ses idées conformément au concept d' »été ». Ainsi, le sens est nécessairement subordonné à la forme. Si le flux imaginatif n’est pas contrôlé par l’entendement, on obtient un gribouillis ou de l’écriture automatique ; or ces genres n’ont jamais donné des chefs-d’œuvre.

Enfin, Platon, dans La République, pointe une analogie entre la création artistique et le travail technique. En effet, il considère que les deux vont dans le même sens : celui d’une dégradation d’un objet supérieur, plus pur, plus idéal. La production d’une œuvre d’art imitative est une dégradation de l’objet qu’elle représente, objet qui est lui-même une dégradation de l’eïdos qui est la vraie chose. Cependant, dans Ion, le même Platon affirme qu’il y a quelque chose dans l’art qui ne peut pas se réduire à un simple travail technique. Ce qu’il appelle la parole d’un dieu est le « don de Dieu » dont parle Mozart et ce que Freud attribue à l’inconscient ; tous désignent en fait une même idée : la part de la création artistique qui ne relève pas du domaine technique.

Ainsi, comme toute œuvre d’art nécessite un support matériel, et comme le flux imaginatif doit être maîtrisé par les règles de l’entendement, la création artistique passe par un travail des matériaux concrets (par exemple, les instruments de musique) et abstraits (les idées esthétiques). Néanmoins, ce travail n’est pas purement technique, car il ne s’intéresse qu’aux formes, sans but déterminé. D’autre part, si l’art était une technique, le respect de règles esthétiques pourrait suffire pour produire le beau. Nous pourrions tous être des artistes de génie ! Or, ce n’est pas le cas. Les dessins de Charles Le Brun, qui tendent à respecter scrupuleusement toutes les règles classiques, s’avèrent accidentellement comiques (cf. la représentation du désir). En art, le travail des formes dépasse donc le simple travail technique.

II. Le travail des formes nécessaire à la création artistique n’est pas de type technique

La création artistique s’apparente davantage à une poïèsis qu’à une tèknè. Sinon, l’objet d’art serait un objet technique.

Il existe en effet plusieurs différences constitutives entre un objet d’art et un objet technique. D’une part, nous n’avons pas un rapport pragmatique aux objets d’art. Heidegger explique que là où l’on impose à l’objet technique de ne pas se signaler quand on l’utilise, dès lors qu’il est représenté en peinture, il nous parle directement et non à travers l’usage qu’on en fait. Par exemple, les modestes souliers peints par Van Gogh documentent, contrairement aux vrais sabots, le dur labeur de l’Homme attaché par contrainte à la Terre pour survivre. Par le travail des formes, l’objet d’art nous parle donc tout différemment que l’objet technique, car le second reste attaché à l’usage qu’on fait de lui tandis que le premier nous parle directement.

Ensuite, la beauté de l’art tient à tout ce qu’il y a de non représentatif en lui. S’il y a trop de règles, un roman à thèse n’est qu’une dissertation. Dans la Critique de la faculté de juger, Kant définit l’art comme une « finalité sans fin » qui offre un flot d’images organisé, sans qu’on sache d’où il vient ni quel est son but. Dès lors, l’art abstrait n’apparaît non plus comme une provocation, mais comme une mise au jour de ce que l’art a toujours été sans le savoir. Ainsi, la statue Apollon et Daphné du Bernin, immortalisant la tentative de viol de Daphné par Apollon au moment où celle-ci commence à se transformer en laurier, est admirée aujourd’hui surtout pour le travail sur les mouvements, qui met en exergue la confrontation d’une multitude d’élans vitaux contradictoires : le désir sexuel, la pulsion de mort ou d’anéantissement, le pouvoir divin sur les hommes et leur attachement consubstantiel à la terre tout comme le statut provisoire de l’état de vie. Ainsi, le travail des formes évite le rapport pragmatique à l’œuvre en suscitant des réflexions sur sa nature même.

Enfin, le privilège qu’ont les formes dans le pouvoir de captation sur nous montre que l’on ne pense pas en termes de but et de fin face à une œuvre d’art. Nous venons donc à l’œuvre de manière désintéressée, ce que le rapport pragmatique interdit puisque tout objet technique est conçu en fonction d’un besoin.

Ainsi, la création artistique, si elle passe par un travail des formes, ne vise pas une relation pragmatique entre l’œuvre et son public. L’art, qui est d’abord un ballet formel appelant un plaisir désintéressé, parle pourtant au spectateur et fait même mûrir des réflexions profondes en lui, tout en « travaillant » son jugement esthétique.

III. L’art lui-même, par son travail des formes, agit sur le public

D’abord, il ne peut pas y avoir de critère objectif pour le jugement esthétique, car nous avons vu qu’il ne peut y avoir de règle objective pour créer. Le jugement de goût semble alors purement subjectif. Pourtant, des consensus existent quant au jugement de plusieurs œuvres, comme celles d’Homère, de Shakespeare, de Molière ou de Mozart. Il n’y a qu’à écouter comment les critiques jugent les artistes (et techniciens) contemporains à l’aune de ces figures globalement reconnues comme talentueuses (par exemple : « C’est un Mozart de l’informatique ») pour s’en rendre compte. Hume, dans La Règle du goût, fait cette observation et en conclut que l’on peut travailler pour affiner son goût en se confrontant assidument à un certain type d’œuvres ou en pratiquant un art. Ainsi, les œuvres travaillent sur nous et nous permettent de réviser notre jugement esthétique à partir d’une première expérience difficile avec une œuvre de ce type.

D’autre part, les discussions sur les jugements de goût eux-mêmes travaillent sur nous. Kant, dans la Critique de la faculté de juger, montre même que ces débats améliorent notre moralité. Nul ne peut reconnaître les jugements des autres comme universellement vrais et démontrables, car il n’y a pas de critère objectif pour le jugement de goût. Néanmoins, une confrontation de mon jugement à celui des autres peut me faire prendre conscience que, par exemple, ce que je trouve brillant et magnifique à la fin d’une pièce de théâtre est finalement un peu lourdaud ou « cliché ». Les œuvres d’art, donc, par de simples formes, travaillent notre jugement esthétique lors des discussions qui permettent de les confronter.

Conclusion

En définitive, l’art est le produit d’un travail, car il utilise des supports (les matériaux, les instruments, l’entendement) pour se fixer et se présenter à un public. Cependant, l’œuvre d’art est toute différente d’un objet technique, car elle n’a pas de fin et nous n’avons pas un rapport d’usage mais a contrario de plaisir désintéressé avec elle. Enfin, ce ballet des formes évoque mille significations qui agissent sur nous, en affinant notre goût ou en confrontant notre jugement à celui d’autrui dans un espoir de trouver des critères objectifs. L’art nous rend donc plus moraux sans parler de moralité, comme pour remercier son créateur de lui avoir donné « forme ». ■

Tu as le style ? Moi j’ai le style !

Bonjour !

On est le 22/2/2022 (presque) et il est 22 h 22 min 22 s (à peu près)

Au début de l’année, j’ai écrit quelques exercices de style reprenant le scénario de Raymond Queneau (cf. son livre culte et inclassable, Exercices de style).

Il y a peu, cette même activité était au programme du cercle d’écriture de mon lycée, mais avec une autre histoire de départ. J’en ai donc écrit une deuxième série.

Comme d’habitude, je place ces textes sous licence Creative Commons Attribution – Pas d’Utilisation Commerciale – Pas de Modification 4.0.

Bonne lecture !

Scénario de R. Queneau

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Imaginez-vous une minute dans la situation suivante. Il est midi, l’air est brûlant, et vous devez rentrer chez vous après cinq heures de labeur harassant. La seule perspective de marcher pendant une demi-heure sous le soleil écrasant vous exténue déjà.

Avez-vous pensé à utiliser notre autobus S ? Ce véhicule à la pointe de la technologie moderne vous permet, surtout quand il est bondé, d’y rencontrer un magnifique jeune homme digne d’un chef-d’œuvre du maniérisme, au cou allongé et doté d’une tresse dernière génération spécialement confectionnée pour remplacer le ruban traditionnellement noué autour de son chapeau. Il est toujours possible pour lui d’y trouver une place assise libre, même si un autre voyageur lui marche sur les pieds.

Plus tard, en guise de récompense pour votre dure journée, notre même autobus S vous permettra d’avoir le plaisir de revoir ce jeune homme devant la Gare Saint-Lazare en très bonne compagnie. 29 % des Parisiens sont déjà séduits. Et vous ?

Pour votre santé, pratiquez une activité physique régulière. www.mangerbouger.fr

Nostalgique

À Alain-Fournier.

Ah ! — qu’il était bon le temps où sous le zénith je me plongeais dans la masse de voyageurs de l’autobus S — qui n’est désormais plus en service — hélas ! — pour rencontrer un jeune homme — le plus grand événement de ma journée — au long cou et au galurin tressé — je m’en souviens encore ! — Soudain il interpellait un homme — « Vous me marchez sur les pieds, monsieur » — oh ! sur un ton à n’y pas revenir ! — L’autre s’irritait — j’aurais fait de même — mais notre homme trouvait une place libre et s’y asseyait — et ce tous les jours…

Ô doux souvenirs ! — ô glorieuse vie perdue pour jamais dans les abîmes du Passé !

Je me souviens d’une autre chose encore — deux heures plus tard environ je le revoyais devant la gare du Nord — ou devant la gare Saint-Lazare — il discutait avec un ami qui lui donnait des conseils vestimentaires de l’autre temps…

Haïku revisité

le bus est bondé

un jeune homme a le cou long

il a marché sur ses pieds

pas là ce bouton

2020

Il est dix-sept heures quarante. Je me dépêche de rentrer chez moi avant le couvre-feu. L’autobus qui arrive à ma station est bondé, mais je n’ai pas le temps de prendre le suivant. Je m’engouffre dedans avec une proximité sociale réprouvée par les autorités depuis le 16 mars, en accord avec le conseil scientifique. J’y remarque un blanc-bec portant une curieuse tresse autour de son masque FF-P2. Tout à coup, il interpelle un homme plus âgé et le réprimande car celui-ci lui a toussé dessus. Mais sans aller plus loin dans son réquisitoire, il part se mettre du gel hydroalcoolique sur les mains et pratique la distanciation sociale en s’asseyant sur une place libre.

Deux heures plus tard, je pars promener mon chien sans avoir oublié de signer mon attestation. En passant devant la gare Saint-Lazare, je revois ce blanc-bec en train de discuter sans masque avec un autre blanc-bec, lui non plus non masqué, qui se juge bien placé pour lui donner des conseils d’hygiène. Ce n’est pas mon avis, en tout cas.

Scénario de G. Delgrande

Texte original

Dimanche dernier, juste après le déjeuner et comme il fait beau, je m’attable à la terrasse du café de Flore. Je commande une noisette et je remarque à une table voisine un académicien connu. Il est en grande conservation avec une jolie femme d’un certain âge. Tandis que je les observe et essaie de saisir leur causerie, je suis interrompu par le serveur qui revient. Celui-ci renverse le verre d’eau que j’avais demandé avec mon café. Le serveur s’excuse auprès de moi, ce faisant il m’empêche d’observer le départ de l’académicien et de la dame. J’arrive juste à les voir, bras dessus, bras dessous, disparaître au coin de la rue.

Rétrograde

Et voilà qu’ils disparaissent au coin de la rue. J’arrive juste à les voir, bras dessus bras dessous. Qui ? Bah, l’académicien et la dame, que le serveur m’a empêché d’observer en s’excusant. Il avait renversé le verre d’eau que je voulais avec mon café. En fait, il m’avait interrompu au moment où j’étais en train de les observer et d’essayer de saisir leur causerie, à eux. Ils étaient en effet en grande conversation. C’étaient une jolie femme d’un certain âge et un académicien connu. J’avais remarqué ledit académicien à une table voisine de la mienne d’où j’avais commandé une noisette, après m’être attablé à la terrasse du café (le café de Flore), comme il faisait beau, juste après le déjeuner, dimanche dernier.

Familier

Wesh, j’t’ai pas raconté un truc, frère. L’aut’dimanche, là, j’ai graillé, et après, vu qu’c’était pas un temps à chier sa race, bennn j’suis allé traîner au café d’Flore, là, tu coco, mais si tu coco. Donc là, j’suis dans la place et j’dis : « Roger, une noisette ! » et il y go sans broncher. Du coup, j’attends un peu, tu vois. Mais là, v’là-t-i pas qu’j’remarque qu’en fait, juste à côté d’oim, y a un gars connu, qui fait des trucs sérieux et intelligents, genre académicien ou quoi, mais si tu coco, c’est l’intello qui passe tout le temps à la télé, là. D’ailleurs i m’saoule ce mec. Bref, donc j’le vois en train d’pénaver tranquille avec une nana (assez bonne sa mère entre nous, mais un peu old, voire has been). Tu l’verrais, limite i lui pelote les nibards à la meuf. Et donc, là, j’essaie d’capter c’qu’i disent. Sauf que ce con d’serveur, au lieu d’me servir bien tranquillement, i s’débrouille pour fout’ par terre mon verre d’eau qu’i m’apportait. J’te dis pas le binz. En plus, en s’excusant i m’bouche la vue tu vois. Bref, c’était graaaave relou, j’avais un point d’vue et i vient tout niquer ce con. Enfin il hors de ma vue, mais là j’ai juste eu le temps d’les voir partir. Moi j’aurais bien voulu savoir c’qu’i s’parlaient, wesh.

2020

Dimanche dernier, juste après le déjeuner et comme il fait beau, j’arrive juste à voir un académicien connu et une jolie femme d’un certain âge, bras dessus bras dessous, disparaître au coin de la rue.

Bref.

Bonjour !

Juste un petit billet pour vous partager une parodie de Bref. réalisée par une de mes camarades (et d’autres) l’année dernière à l’occasion du traditionnel spectacle de fin d’année baptisé « Festival de Khâgne » (lol). Je l’ai découverte lors de cette soirée, et j’avoue qu’elle m’a fait beaucoup rire. Le khôlleur, c’est mon prof de philo de cette année.

Bon visionnage ! 🙂

© Khâgne Production, 2021

J’ai écrit au Président de la République (sur un coup de tête)

Ça donne ça :

Monsieur le Président je vous fais une lettre
Si vous avez le temps vous la lirez peut-être
Je ne dis qu’en mon nom la peur de ma jeunesse
De ne pouvoir agir dans l’ultime détresse
Pendant quatre-vingts ans vous avez tout fait pour
Le changement que vous n’avez pas vu venir
Entendez-vous cela je n’ai pas l’avenir
Que vous me promettiez même pas un secours
Il fera trente-neuf degrés dès le matin
L’été sera trop chaud l’hiver pas assez frais
Le dernier jour approche et vous n’avez rien fait
Le dernier jour approche et vous ne faites rien
Je ne peux plus goûter aux plaisirs de l’amour
Puisque tout est perdu puisque tout va mourir
Dans mes poches trouées disparaissent les rires
Qu’Été voit s’envoler à la chute du jour
Je ne suis pas médium je le vois je le sens
Laissez-moi vous le dire Monsieur le Président
Le soleil est très bas déjà sur notre espèce
Il brille de mille feux et nous coupe les vivres
Sur la Terre qui nous permet encor de vivre
À la fin pour survivre ah nous aurons des pièces
Nous aurons des billets mais plus quoi acheter
Hé aimez-vous la Vie vous qui la détruisez
Est-il enviable d’être au printemps de sa vie
Et voir dans le fracas crever ses grands-parents
Se sentir déjà mort courir après le temps
Et espérer qu’un vote aura le poids promis
Qu’importe les lobbies et leurs prix alléchants
Eux ils ne pensent pas à nous nous leurs enfants
Pitié pitié aidez-moi aidez-nous
Le soleil nous attend il est déjà bien bas
Mais ne le laissez pas nous tomber dans les bras
Plutôt vivre en rampant que mourir à genoux
Monsieur le Président je vais m’arrêter là
Mais surtout s’il vous plaît aidez-nous aidez-moi

Un peu de musique classique (pour changer)

Si je vous dis Bach, Mozart, Beethoven, Chopin ? Vous connaissez, évidemment. Et si je vous dis Beach, Strozzi, Bonis, Chaminade ? Je ne m’attends pas spécialement à un oui de votre part, à moins que vous ne soyez mélomane ET féministe XD. Pourtant, ces femmes comptent parmi les compositrices les plus célèbres et les plus prolifiques de leur temps (par exemple, on attribue près de 200 opus à la Française Mel Bonis : voyez le catalogue de ses œuvres sur Wikipédia). Je nous propose donc de nous libérer de la vision masculiniste de l’histoire de la musique classique pour découvrir des œuvres de compositrices, beaucoup moins connues mais jamais moins brillantes.

Pour commencer, je vous suggère aujourd’hui d’écouter cette playlist d’études pour piano exclusivement composées par des femmes, concoctée par l’association française ComposHer (https://www.composher.com). Il y a du classique, du romantique et du moderne, avec notamment comme compositrices Louise Farrenc, Kate Loder, Agathe Backer-Grondahl, Cécile Chaminade, Clara Schumann (l’épouse de Robert) et plusieurs études de la Française Hélène de Montgeroult.

Bonne soirée !

Poèmes d’amour, le retour

Poème d’amour numéro 14

Qu’est-ce que Tilia sans tout ce qui est elle —
Des yeux tout à fait bleus, un sourire éclatant,
Un corps si féminin, le rire d’une enfant,
Un air doux et rêveur — et une odeur de miel ?

Si tout ce que sa mère n’a pu garder pour elle
Ne s’était pas trouvé, l’espace d’un instant,
Au rendez-vous secret au cœur du firmament,
Elle serait toute autre — ce ne serait pas elle ?

Ô Vénus ! — ô ! Beauté ! — Déesse des Déesses,
Puisqu’il n’y a que vous de plus belle en ce monde,
Je m’en remets à vous, j’en suis bien obligé.

Quand je m’adresse à vous, je vis chaque seconde
Comme une qui rassure. Aussi, à chaque messe,
Ma foi grandit un peu. — Mais — vous la jalousez ?

26 avril 2021 23 h 15
27 avril 2021 0 h 40


(Commentaire rétrospectif : oui, le « rendez-vous secret » de la deuxième strophe est bien une métaphore sexuelle…)

Ode à ma dix-millième contribution sur Wikipédia

Cliquer sur Modifier, c’est si simple, et pourtant
Pour le savoir humain c’est un pas de géant.
À mon compteur, j’ai là dix mil contributions.
Ce bouton sur lequel j’ai cliqué dix mil fois,
Le bouton Publier les modifications,
Est robuste. À dire vrai, j’ai modifié pour moi
Mais aussi pour les autres, in fine. C’est génial !
Ça vaut bien des rollbacks contre deux, trois vandales.
Permettez que je cesse là ce flot d’anglicismes
Qui, une fois fini, certainement, sera
Une marque de mon wikipédiholisme
Nouvelle — mais passons, merci Wikipédia.

Source : https://fr.wikipedia.org/wiki/Wikip%C3%A9dia:Le_Bistro/28_avril_2021#Dix_mille_contribs_pour_le_hérisson

Une prise sur la vie

Texte original : Romain Gandillet, A Grip On Life (2021)

Samedi, minuit. Je déambulais calmement dans les rues délabrées de la ville, marchant le long d’un canal abandonné. Les feuilles bruissaient doucement dans l’air frais, tel un murmure priant pour être entendu.

Les lampadaires éclairaient faiblement, projetant leurs tristes halos jaunâtres sur ce redoutable trottoir qui avait dû être foulé d’innombrables fois, encore et encore, l’usant, le fatiguant…

D’agréables parfums d’ambre — ce vieil ambre doux, rappelant les jours anciens — entraient dans mes narines et m’apaisaient sur le fond sombre de cette divine soirée d’été.

Je me sentais intouchable. Léger comme l’air. Serein. Ce fichu masque enlevé, je me sentais heureux, les mains dans les poches, en sweat à capuche, un sourire sur mon visage innocent et radieux.

Soudain, j’aperçus une mystérieuse silhouette. Là. Juste sous mes yeux. Cela brillait sinistrement et fixait ma peau. Alors que mon pouls s’accélérait, je réalisai petit à petit que l’ombre pouvait bondir sur moi à tout moment. Je restai figé. Juste là où j’étais. Entre la panique et la peur. Je n’avais pas d’autre choix que de faire demi-tour les jambes à mon cou. La créature commença à m’attaquer directement, de la tête aux épaules. Je commençai à me débattre, — à donner des coups de pied, — sans défense.

« Laisse-moi tranquille ! Chien ! Coquin ! » criai-je.

L’agression devint féroce. Bizarre. Sauvage. Intense. J’avais l’impression que le monstre déchirait mes vêtements à mains nues. Je n’avais aucune chance de m’échapper, car il revenait vers moi en courant dès que je m’éloignais de lui ne serait-ce que de quelques centimètres.

« À l’aide ! » criai-je de toute ma voix stridente en siphonnant tout l’air, le cœur et l’âme qui me restaient dans mes poumons fatigués.

Mon appel à la rescousse fut vain. Personne ne donna le moindre signe de vie. La seule chose que j’aurais finalement tirée de cette situation aurait été l’éventualité de me faire arrêter pour tapage nocturne.

« Hé, toi ! Mais qu’est-ce que tu crois faire ? Je ne viens pas de te dire de me laisser tranquille ? » marmonnai-je, face à face avec la chose, mes yeux dans les siens, en serrant les dents avec une expression que j’espérais menaçante, le regard furieux et les yeux grands ouverts.

Hélas, tous mes cris furent étouffés par l’air épais de la nuit. Un dernier coup de poing me heurta et me cloua au sol froid et rigide. J’avais l’impression que mon crâne fragile allait se fendre en deux. La souffrance allait inévitablement s’ensuivre.

Par chance, je ne ressentis rien.

La mystérieuse créature rit un peu dans ses moustaches. Elle semblait voir ma défaite comme une opportunité pour me voler quelque chose. Mon amulette était là, au fond de ma poche gauche. Cet objet était très précieux à mes yeux, car il avait appartenu à mon grand-père. La perdre aurait été l’une des pires choses qui me soient arrivées. Ce fut la goutte d’eau qui fit déborder le vase.

«  H… Hé ! Non, attends ! C’est à moi ! Rends-la-moi ! »

Je me levai d’un bond du macadam frais et me mis à courir après le voleur. La poursuite dut servir de spectacle à tout le voisinage.

Je me suis retrouvé à courir. Je courais le long de la rivière. À un rythme rapide, en fait, aussi vite que mes petites jambes robustes pouvaient me porter. Mon souffle se coupa rapidement.

Le voleur avait beaucoup d’avance sur moi. Je ne pouvais pas le rattraper. Je ne pouvais tout simplement pas.

Puis, pour une raison qui m’échappait, l’ignoble bête prit mon amulette pour un simple déchet et la jeta dans la rivière. Comme si c’était une bonne idée. J’avais perdu l’une des choses les plus précieuses que je connaisse. Pour de vrai, cette fois. Un choix fatidique se présenta à moi. Voudrais-je m’arrêter là ? Ou être courageux, et tenter d’aller chercher cette maudite amulette en bas ?

Je ne pris pas beaucoup de temps à me décider. Les paumes en avant, je me préparai à plonger de haut. Trois, deux, un, c’est parti ! Je plongeai dans l’eau bleu-verdâtre, à l’apparence toxique. Au contact du fluide trouble, je faillis percuter le lit de roches, mais sitôt après je me mis à la recherche de l’artefact perdu. Je savais… Je savais qu’il était quelque part au fond, parmi les minéraux moussus. Le méchant me regardait d’un air mauvais et interrogateur. Je lui répondis d’un regard perplexe.

Après plusieurs longues minutes de recherches infructueuses, mon pied droit buta sur quelque chose de métallique et de plastique. Il était rond au toucher. C’était bien mon amulette. Je l’attrapai et la repêchai par mes orteils. Au moins, ils auront été utiles à quelque chose.

Hourra !

Le méchant dit d’en haut avec force et fierté :

« Alors, tu as trouvé ton stupide joujou, hein ? »

Après avoir roulé des yeux tout en souriant d’un air menaçant, il conclut simplement :

« Bonne nuit, loser. Ne laisse pas les punaises des lits te piquer ! »

L’ombre s’éloigna avec un rire moqueur et gras.

Je me suis souri poliment mais avec fausseté, comme pour concilier le côté sarcastique et cruel de ce qui venait de se passer.

Je me suis retrouvé complètement trempé. De la tête aux pieds. J’étais non seulement couvert de crasse, mais j’avais aussi l’esprit très confus par tous ces événements. Je n’arrivais pas à croire tout ce qui avait dû m’arriver.

Je venais de me rendre compte que, parfois, quoi qu’il arrive, peu importe à quel point on veut quelque chose dans la vie, celle-ci trouve le moyen de nous bousiller. Peut-on toujours être sûr d’avoir… une prise sur la vie ?

Je laissai échapper un court soupir fatigué.

Zut. Rentrons à la maison. Prenons un bain. Toi — derrière les pages — et moi.

Chantons sous la pandémie

Musique d’Oldelaf / Paroles de moi

Pour vous accompagner : youtube.com/watch?v=5elG6sKNc_4

La pandémie
C’est quand à la télé, à 20 heures, y a Macron
C’est quand t’as ton masque mais pas ton attestation
C’est quand t’es positif juste en sortant d’l’avion
Et ça t’fait attendre, longtemps

La pandémie
C’est quand tu n’peux pas mettre un pied à l’extérieur
Du coup ça fait des mois qu’t’es pas allé chez l’coiffeur
Limite pour un rhume, on t’met sous respirateur
Et ça fait bim, bam, boum

La pandémie
C’est moi, c’est toi
C’est nous, c’est quoi
C’est un virus qu’tout l’monde attrape, ça fout l’bordel
La pandémie
C’est hmmm, c’est ouuuh
C’est eux, c’est vous
C’est Macron qui te dit que ça n’va pas du tout

La pandémie
C’est quand t’as fait beaucoup trop d’réserves de PQ
C’est quand t’as ton bac S en contrôle continu
C’est quand les restaurateurs descendent dans la rue
Et ça fait pas très organisé, tout ça

La pandémie
Quand tu veux sortir marcher un peu, tu dois faire vite
C’est quand à force d’être sur l’ordi, tu d’viens presbyte
C’est quand tu parles de janvier comme de 2008
Et ça t’fait un bon coup de vieux

La pandémie
C’est moi, c’est toi
C’est nous, c’est quoi
C’est un virus qu’tout l’monde attrape, ça fout l’bordel
La pandémie
C’est hmmm, c’est ouuuh
C’est eux, c’est vous
C’est Macron qui te dit que ça n’va pas du tout

La pandémie
C’est quand tu n’peux plus faire de soirée entre potes
Et que t’as plus de quota d’sommeil qu’une marmotte
C’est quand tous tes projets sont réduits en compote
Et c’est pas top

La pandémie
Ça arrive au moment où tu entres en prépa
Alors qu’tu sais qu’tu n’pourras pas la faire deux fois
C’est la fin d’ma chanson, je vais m’arrêter là
Et ça fait un peu court, mais bon

La pandémie
C’est moi, c’est toi
C’est nous, c’est quoi
C’est un virus qu’tout l’monde attrape, ça fout l’bordel
La pandémie
C’est hmmm, c’est ouuuh
C’est eux, c’est vous
C’est Macron qui te dit que ça n’va pas du tout

La pandémie
C’est moi, c’est toi
C’est l’corona
C’est un virus qu’tout l’monde attrape, ça fout l’bordel
La pandémie
C’est hmmm, c’est ouuuh
C’est, euh… c’est fou
C’est Macron qui te dit que ça n’va pas du tout

[Slam]

Bah oui, la pandémie, ce n’est pas très rigolo quand même

On a beau ne plus devoir se lever tôt et se coller dans les transports en commun pour travailler, déjà ce n’est pas tout le temps le cas et en plus on perd facilement le contact avec la vie réelle en étant devant un ordi 24 heures sur 24

Mais bon, on sait que toutes ces mesures sont prises pour la sécurité des plus fragiles, on ne flingue pas l’économie mondiale pour le plaisir, hein

En tout cas le plus important dans cette période inédite c’est de se serrer les coudes, pour une fois qu’on a l’occasion d’être des héros et des héroïnes dans une Europe qui n’a pas connu de guerre mondiale depuis 70 ans on ne va pas passer à côté de ça

Et ensuite il serait temps de réfléchir à des alternatives écologiques pour prendre plus soin de notre écosystème et ainsi éviter de nouvelles catastrophes comme celle-ci

Mais bon pour l’instant… c’est quand même bien énervant cette histoire.